La palette de Narmer provient du temple d'Horus à Hiérakonpolis, ancienne cité de Haute-Égypte qui fut la capitale des premiers pharaons. Les égyptologues s’entendent pour la dater des environs de 3150 av JC , elle est attribuée au roi prédynastique Narmer, considéré par certains égyptologues comme le plus grand et le dernier roi de la dynastie 0 (zéro).

Cette palette représente d'un côté le roi Narmer portant la couronne blanche de la Haute-Egypte, frappant un prisonnier avec une massue, suivi de son porte-sandales, face à Horus sous la forme d'un faucon. On peut voir dans le registre inférieur deux cadavres de vaincus, et dans le registre supérieur deux têtes de vache (représentants la déesse Hathor). De l'autre côté, ce même pharaon porte la couronne rouge de la Basse-Egypte.
Nous avons donc affaire à une oeuvre symbolisant la réunion des deux terres, la création du royaume égyptien.
Elle nous montre plusieurs aspects de la perception de la perspective.
Tout d'abord, les éléments sont séparés en registres. Chaque registre présente une droite horizontale sur laquelle s'appuient les personnages, cette séparation nécessite un sens de lecture tout comme pour les hiéroglyphes. Les hommes, animaux et éléments sont représentés sous leurs traits les plus caractéristiques : ainsi le faucon est vu de côté, et les têtes de vache, de face avec leurs grandes cornes de chaque côté, l'homme a le visage et les jambes de profil, l'oeil et les épaules de face.
Cette multiplication des points de vue correspond au désir de reproduire chaque motif sous son angle le plus reconnaissable. On parle d'aspectivité (néologisme allemand), car le monde n'est en aucun cas représenté tel qu'il paraît aux yeux de l'homme, mais tel qu'il est. De ce fait, la perspective, qui est une reconstruction mentale imparfaite, n'a donc pas sa place dans l'art égyptien.
On parle même de “perspective rabattue” sur certaines oeuvres : un bassin sera vu de dessus et les arbres qui le bordent de profil. Il y a également parfois un rapport de taille entre les personnages qui rappelle la perspective inversée des byzantins, c'est-à-dire que tout ce qui est grand est plus important socialement ou spirituellement que ce qui est petit. Ici, au recto comme au verso de l'oeuvre, on peut voir la taille exaggérée du pharaon Narmer par rapport au petit porte-sandales qui le suit, qui fait littérallement la moitié du corps du roi en proportion. Il en est de même pour les vaincus du registre inférieur du recto de la palette, ainsi que pour les personnages marchant devant Narmer au verso.
La représentation en registres, de façon plate, ne résulte donc en aucun cas d'un manque de savoir faire des artistes, mais répond à des conventions bien définies: le but de l'art égyptien n'est pas la production du beau, c'est une forme d'expression au service d'une vision du monde et du maintient de l'ordre cosmique et social (maât) établi par le dieu créateur. Une oeuvre réussie est donc une oeuvre remplissant ses fonctions : accompagnement du défunt (art funéraire), regénération du dieu (art religieux) ou glorification du pharaon (art officiel).
Ce qui est réaliste n'est pas ce qui est perçu par l'oeil, contrairement à notre vision actuelle de la perspective, mais les choses telles qu'elles sont. De cette manière, les artistes égyptiens ne peuvent dessiner un coffre sans montrer le contenu, pourtant invisible à l'oeil, ou encore un homme sans mélanger les vues de face et de profil, afin de représenter les caractéristiques les plus reconnaissables possibles.
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